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Evolution de la question autochtone en République Sakha (Yakoutie) dans le contexte des mutations post-soviétiques


(Thèse de Doctorat / INALCO / Juillet 2002)

Résumé court...

Notre thèse étudie les renaissantismes et la renaissance des peuples autochtones de la Yakoutie, vaste région du nord-est sibérien, dans la période où cette République de la Fédération de Russie jouit d’un statut de souveraineté interne permettant aux intellectuels et leaders autochtones de faire valoir les droits et intérêts de leurs peuples, très ébranlés par l’expérience soviétique porteuse de changements cruciaux. Le mot " renaissantisme " désigne des mouvements à la fois idéologiques, politiques, identitaires, culturels et sociaux traduisant l’aspiration des Sakhas — l’ethnie titulaire, mais aussi des ethnies minoritaires - Youkaguirs, Evènes, Evenks, Dolganes et Tchouktches, à la renaissance, au terme d’une histoire coloniale faite d’exploitation économique, de spoliation, d’assimilation forcée, d’ethnocide, d’écocide, etc. Dans les premières années de la souveraineté, les renaissantistes élaborent des réformes destinées à recréer l’ethnicité perdue ou déclinante des peuples et communautés, et à revitaliser leurs cultures ancestrales (spiritualité, modes de vie, relations sociales et familiales, langues vernaculaires, etc.). Ces réformes et projets de réformes s’accompagnent d’une production de discours multiformes visant à redonner, aux représentants des groupes minoritaires ou dominés, la confiance et la fierté perdues, et à reconstituer le miroir brisé de leur identité. Cette étude se fonde sur la comparaison de plusieurs contextes ethniques et ethnorégionaux, et donc de plusieurs dynamiques renaissantistes, analysées au niveau macro, méso et surtout microsocial. La confrontation des aspects idéologiques, politiques et juridiques de ces mouvements à la réalité sociale et culturelle et aux attentes et représentations identitaires des populations concernées constitue un axe de recherche essentiel pour déterminer l’efficacité et la portée réelle des renaissantismes, subordonnés par ailleurs à des processus économiques / puis politiques / globalement désavantageux.


En savoir plus...


La renaissance est un thème central dans l'ex-URSS des années 90, où la chute du régime soviétique est d'abord appréhendée comme l'avènement d'une ère de renaissance tous azimuts. Ce thème nouveau traduit l'aspiration générale de retour aux divisions de classe, d'ethnie, de religion, effacées ou transformées par le pouvoir soviétique, tenu en cela responsable de la crise morale traversée par l'ensemble de la société suite à l'effondrement de ce régime. Omniprésent depuis plus d'une décennie dans le vocabulaire des médias et des intelligentsias nationales de l'ex-URSS, le terme de renaissance (vozrozhdenie) est employé de manière souvent imprécise ou ambiguë, pour désigner à la fois des processus dont on ne sait s'ils sont réels ou phantasmatiques, et de simples desseins ou projets idéologiques. Ces flottements de sens nous ont conduit à proposer le néologisme de "renaissantisme", afin d'introduire une nuance entre la volonté idéologique et politique de certaines personnes ou groupes de personnes, et d'éventuels processus ou phénomènes impliquant les sociétés locales dans leur ensemble. Nous avons approfondi ce concept dans le cadre de l'étude des renaissantismes des peuples autochtones de la Yakoutie, et des contextes sociaux et identitaires concernés par ces mouvements - les ethnies autochtones appelées à renaître.

Nos recherches se sont articulées autour de plusieurs axes de questionnement :


Peuples autochtones, ethnies du Nord


Les renaissantismes étudiés sont des mouvements dont l'objectif est de reconstruire des ethnies plus ou moins menacées d'assimilation. Face à des entités parfois très minoritaires et/ou privées de nombreux signes distinctifs de leur ethnicité présumée, notre premier sujet de questionnement a été le peuple, ou plutôt la persistance du sentiment d'appartenance et d'identification à un peuple. Par nos études de terrain, nos recherches bibliographiques, mais aussi par des parallèles avec d'autres situations ethniques ou sociales hors Russie, nous avons voulu saisir la réalité des peuples autochtones considérés. En recherchant les similitudes et les différences entre ces groupes, nous avons tenté de comprendre en quoi les entités considérées comme "autochtones" constituent un ensemble cohérent, mais aussi dans quelle mesure la subdivision de cet ensemble en ethnies est à son tour fiable et opportune. Bref, avant d'étudier la problématique de la renaissance ethnique, il nous fallait savoir comment appréhender, nommer, étudier, etc., les sujets ethniques distingués.


Renaissantismes


Le renaissantisme ethnique est un phénomène idéologique dont on ne peut nier la réalité tant il est répandu et manifeste dans toute l'ex-URSS. Cependant, ce phénomène est complexe et disparate, différent à chaque niveau de la société, aussi s'agissait-il avant tout de le cerner en définissant, pour chaque peuple ou communauté considérée, quelles personnes, organisations, structures, etc., le modèlent. Il fallait ensuite définir la substance de ces renaissantismes en étudiant les origines, les causes et les conditions de leur émergence et en analysant leur teneur - principes, objectifs, moyens et techniques d'action, modes de popularisation et de diffusion, etc. Ceci nous amenait tout naturellement à nous interroger sur les possibilités d'une connexion entre les renaissantismes et la vie des populations concernées : s'il en est une, comment se fait-elle ? Le renaissantisme ethnique répond-il à des besoins réels et à une attente profonde des autochtones ou s'agit-il essentiellement d'une construction des élites urbanisées ? Enfin, ce renaissantisme est-il à même d'apporter à ces peuples une renaissance, et si oui, sous quelles formes ?


Renaissance


La renaissance proprement dite est un phénomène d'une grande complexité, étant donné le caractère très largement subjectif et imaginaire des processus identitaires, culturels et sociaux dont elle relève. Au cours de nos recherches, et durant chaque séjour en Yakoutie, nous avons cherché, d'une part, à identifier les facteurs déterminant le déclin d'un peuple ou, plutôt, d'une identité, et d'autre part, à évaluer ses possibilités de renaissance en fonction des conditions énoncées par les renaissantistes. Autrement dit, nous avons voulu comprendre si la renaissance recouvre aujourd'hui quelque réalité objective et palpable ou si celle-ci ne demeure, toujours et nécessairement, qu'aspiration ou impression subjectives. Il s'agissait donc, d'une part, d'étudier l'appréhension spontanée de cette notion par les populations locales, et d'autre part, de comparer les situations et conditions interprétées selon les cas comme le signe d'un déclin, ou au contraire d'une renaissance. En définitive, nous avons voulu évaluer les voies et possibilités d'une renaissance durable des peuples autochtones de la République Sakha (Yakoutie).


I. GENESE ET DEVELOPPEMENT DE LA QUESTION AUTOCHTONE
EN YAKOUTIE

Pour asseoir sa domination politique, économique et culturelle sur les différentes populations de la Yakoutie, le colonisateur russe a conditionné l'apparition, au sein des sociétés locales, de nouvelles divisions - territoriales, socioculturelles, socio-économiques et, finalement, ethniques. L'exploitation économique par le système du jasak, la conversion forcée à l'orthodoxie, et enfin l'acculturation au contact de colons russes porteurs de nouveautés en tout genre, ont dès lors influencé irréversiblement le devenir historique des sociétés autochtones. Les interactions nouvelles engendrées par des flux de population centrifuges continus, liés à l'oppression économique et à la concurrence écologique des colons, ont déterminé au fil du temps la consolidation ou, au contraire, le déclin des divers groupes socioculturels, ainsi que l'apparition de nouvelles identités locales, parfois officialisées par un acte d'ethnicisation administrative. Jusqu'aux premières années du pouvoir soviétique, la colonisation a eu pour conséquence de causer d'importantes coupes démographiques dans des populations non immunisées contre les maladies nouvelles apportées par les colons, et considérablement affaiblies par une situation de dénuement extrême, entraînant, dans une nature où la survie exige force et vigueur, un taux de mortalité très élevé. À une époque où la conviction d'une supériorité de la civilisation européenne sur les sociétés "primitives" reste très forte, cette situation fait naître et conforte, dès la fin du XIXe siècle, des théories condamnant les indigènes sibériens à péricliter, puis disparaître.
Le premier mouvement de renaissance des indigènes de Sibérie a d'abord été pensé par des intellectuels européens en lutte, tout au long du XIXe siècle, contre le régime autocratique des Tsars et exilés, pour cette raison, dans les profondeurs de la Sibérie où, sous leur influence, émerge peu à peu une nouvelle élite autochtone. Dans le cas des Sakhas, cette nouvelle élite va prendre en main le développement de son peuple dans le cadre de la République autonome de Yakoutie fraîchement créée. Les années 20 sont une époque de grands changements structurels, idéologiques, sociaux, culturels et économiques dans toute l'URSS. Durant cette décennie et dans la première moitié des années 30, les ethnies minoritaires bénéficient d'une politique de protection et de "modernisation" progressive qui leur apportent quelques améliorations leur permettant de se stabiliser d'un point de vue démographique. L'objectif des renaissantistes est alors de doter progressivement ces peuples des attributs d'une culture ethnique dite "moderne". Cependant, cette ère de renaissance est interrompue prématurément par la terreur stalinienne qui fauche les principaux acteurs du mouvement.
Dès lors, il n'est plus question de développement autonome ni de construction culturelle sur la base des traditions et des langues locales, mais d'intégration de tous et de toutes au sein d'une nouvelle entité dépourvue de divisions de classe et d'ethnie : le peuple soviétique. Dans ce contexte, les Yakoutes et les ethnies minoritaires sont soumis à une politique d'assimilation qui emprunte des voies différentes, progressives et larvées pour les Yakoutes, radicales et déclarées pour les minorités. Les méthodes utilisées sont cependant les mêmes : déracinement géographique imposé par la concentration des populations dans de nouvelles bourgades où le mélange des classes, clans et/ou peuples est programmé ; éducation soviétique en langue russe ou yakoute ; diabolisation du sentiment ethnique, folklorisation des cultures traditionnelles, etc. Au cours des dernières décennies de la période soviétique, la progression de l'assimilation est très nette et favorisée par l'implantation massive de travailleurs russophones dans les zones minières et la capitale de la Yakoutie. Les ethnies minoritaires sont indéniablement les plus touchées par toutes ces transformations : sociétés autonomes depuis des siècles voire des millénaires, celles-ci se retrouvent réduites au rang d’une underclass assistée et marginale. Au sein des bourgades où ils ont été sédentarisés, les Boréens sont condamnées à s’adapter (=s’assimiler) ou à péricliter. Leur marginalité est, dans tous les cas, flagrante et multiple : sociale, économique, démographique par rapport au reste de la société dominante ; culturelle, identitaire et linguistique par rapport aux Anciens, et surtout aux Ancêtres avec lesquels le lien a été rompu.
Au terme de cette période, il n'est donc pas étonnant que la crainte d'une extinction collective ait refait surface. Exprimée par les intellectuels autochtones, cette crainte est liée à la perte, par des segments de plus en plus larges de la population, des caractéristiques qui faisaient exister en son sein des entités sociales et culturelles intégrées et autonomes. Elle est liée, encore et surtout, à ses conséquences - nombreuses et porteuses de destructions en tout genre. Les mouvements contemporains semblent donc traduire la volonté - peut-être utopique - de renverser cette situation et d'amener ces peuples vers une renaissance, qui ne se profile, a priori, pas de la même manière pour les Sakhas et pour les ethnies minoritaires.

II. SOUVERAINETE ET RENAISSANCE DES SAKHAS :
ETUDE D'UN MOUVEMENT DE DESOVIETISATION ET DE RECONSTRUCTION ETHNIQUE

La pérestroïka mène les Sakhas, à l'instar des autres peuples de l’URSS, vers une ère de renaissance analogue, en de nombreux points, à la sortie de l’époque tsariste. Concrètement, le retrait aux Sakhas de leur histoire, de leur religion, l’occupation de leur territoire et la diabolisation et/ou le dénigrement de leur culture traditionnelle et de leur langue vernaculaire sont autant d’éléments participant d’un processus orienté de dépossession globale et d’assimilation de ce peuple. Née en réaction à une crainte d'extinction collective ancienne, engendrée par les colonisations successives, russe puis soviétique, la renaissance est avant tout pour les Sakhas un ensemble d'aspirations qui commencent à s’exprimer à partir de la pérestroïka : il y a la volonté de s'extraire d'une situation d'oppression conditionnée par la politique de soviétisation et la minorisation globale (numérique, économique, culturelle, psychologique) de l’ethnie titulaire par des migrants allochtones présents pour l’exploitation industrielle des richesses naturelles de la Yakoutie ; il y a également l’envie de se réapproprier l’identité locale, traditionnelle, mise en péril par l’identité dominante de la nation russo-soviétique ; enfin, il y a l’espoir de retrouver une certaine autonomie de développement social, culturel, économique, etc., qui, seule, garantirait durablement la renaissance des Sakhas.
La souveraineté proclamée par la Yakoutie en 1990 marque le début d'une nouvelle ère de construction "statonationale" et de yakoutisation, projets politiques engagés dans les années 20 par les premiers leaders yakoutes et repris, de manière plus ou moins assumée, par leurs héritiers contemporains. Conceptualisée et popularisée par l’intelligentsia nationale, la renaissance du peuple sakha est prônée et soutenue — dans ses aspects culturels et éducatifs essentiellement - par l’Etat et les institutions de la Yakoutie souveraine. Dans ce cadre a priori favorable à leur cause, les renaissantistes yakoutes s’efforcent, d'une part, de libérer les consciences de leurs contemporains par un travail de mémoire sur les périodes sombres et les injustices de l'histoire coloniale et, d'autre part, de reconstruire les éléments fondateurs de l'identité sakha : il s'agit de redonner aux Sakhas une image valorisante de leur ethnicité, de réhabiliter leur langue maternelle et de restaurer (au besoin en les réinventant) les traditions orales, esthétiques, religieuses, sportives, etc., dans la pratique des individus. L'objectif des élites intellectuelles et politiques de la République Sakha (Yakoutie) est finalement d'assurer, par la désoviétisation et la re-ethnicisation des masses populaires, le maintien du peuple sakha et le développement de sa culture, de sa langue et de sa conscience ethnique. Notre préoccupation principale a été de faire le lien entre ce mouvement et l'évolution des processus sociaux et identitaires chez les Sakhas au cours de la première décennie post-soviétique, dans le but d'y déceler les signes avant-coureurs d'une renaissance.
Le mouvement de renaissance sakha reste avant tout politique et idéologique, et comme nous l’avons souligné dans le dernier chapitre, ses effets et retombées sur la réalité microsociale en Yakoutie sont complexes et contrastées. Au cours des années 90, les Sakhas font preuve d’une implication réelle dans l’effort de décolonisation des structures, des consciences et des rapports sociaux, ce qui souligne l’influence certaine des leaders renaissantistes sur les processus identitaires. Les Sakhas semblent approuver dans l’ensemble le mouvement de renaissance, même si celui-ci ne produit pas toujours (ou pas encore) les effets escomptés. Dans la période étudiée, la paupérisation des campagnes, l’exode rural amplifié et les nombreux problèmes sociaux qui en découlent constituent une nouvelle source de déchéance et de dégradation pour une bonne partie de la population sakha. Cette situation nous paraît déterminante car elle neutralise en grande partie les possibilités de renaissance, et trahit les lacunes d'un mouvement par trop déconnecté des problèmes les plus cruciaux.
Le renaissantisme sakha n'est donc pas suffisamment en prise avec les réalités de l'ère nouvelle : la réflexion et les efforts des leaders renaissantistes portent en effet, de manière presque exclusive, sur les aspects culturels de l’ethnicité ; or, dans le contexte des transformations radicales des sphères économiques, politiques et idéologiques qui ébranlent toutes les régions de l’ex-URSS depuis plus de dix ans, les questions culturelles ont objectivement été reléguées au second plan par la majorité des individus en proie à une précarisation croissante et à une dégradation des paramètres les plus fondamentaux de leur existence. L’hémorragie qui atteint aujourd’hui le milieu rural, foyer de conservation de l’identité sakha, maintient la renaissance dans son état initial, c’est-à-dire virtuel. La renaissance sakha semble donc soumise avant tout à la résorption de cette hémorragie, objectif dont l'atteinte nécessite des moyens économiques et politiques dont la Yakoutie ne dispose pas encore. La politique russe, qui reprend des orientations centralisatrices et néo-colonialistes risque, dans les années à venir, de peser négativement sur ces aspects.


III. PROBLEMES DE SAUVEGARDE ET STRATEGIES RENAISSANTISTES DES ETHNIES MINORITAIRES DU NORD

Depuis la chute du régime soviétique, les ethnies minoritaires de la Yakoutie sont touchées par une dégradation continue des principaux déterminants de leur existence sociale. Générée par la libéralisation économique et l'arrêt du paternalisme d'Etat, cette paupérisation ne fait qu'aggraver la situation de dépérissement socio-économique des communautés autochtones et leur extinction progressive en tant qu'entités socioculturelles. Les études de cas (Youkaguirs de la Haute-Kolyma, Evènes du Tompo et des monts Arga-Tas, Evenks et Dolganes de l'Anabar) ont cependant mis en évidence une évolution assez contrastée et inégale de la dialectique d'extinction-renaissance d'une communauté à l'autre. La paupérisation n'est donc pas l'unique entrave à la renaissance des minorités, tout comme elle n'est pas l'unique facteur déterminant leur implication dans des processus renaissantistes.
D'après nos recherches, la déculturation semble être l'élément clef de la dialectique d'extinction-renaissance contemporaine des peuples minoritaires du Nord. En effet, dans les conditions d'une transition douloureuse d'un modèle de société à un autre, et face aux nombreux problèmes que celle-ci occasionne, la déculturation apparaît comme le premier facteur d'impuissance et de vulnérabilité des Boréens, emprisonnés dans la dépression, le laisser-aller et, finalement, l'autodestruction. La déculturation est aussi la première source d'inégalités entre les autochtones et, par voie de conséquence, la cause principale des différences constatées dans les processus renaissantistes d'une communauté à l'autre. La déculturation est une pathologie de l'aliénation (S. Abou, 1981). Dans le cas des Boréens, elle est une conséquence du retrait ou de la destruction de tout ce qui permettait aux individus de se construire comme des êtres à part entière : liens familiaux et sociaux, moyens d’existence, mémoire collective, langue maternelle, spiritualité, valeurs, etc. A l'échelle d'un peuple ou d'une communauté, elle marque l'échec de l’assimilation qui peut s'interpréter comme la tentative de remplacer l'organisation sociale et économique d'un peuple, sa religion, sa mémoire historique, sa ou ses langue(s) maternelle(s), etc., par celles d'un autre peuple. Si l'assimilation peut être considérée comme "aboutie" pour une infime partie des autochtones, généralement urbanisés, en revanche, dans les communautés rurales, l'affaiblissement ou la perte des éléments d'identité cités supra sont la source de nombreux problèmes pour les autochtones, dont certains semblent ne plus savoir ni "comment" ni "pour quoi" vivre.
Dans l'ensemble, comme nous avons pu le noter, les communautés autochtones vivent assez mal leur acculturation, se sentant menacées d'une extinction qui serait d'abord culturelle, puis physique (certaines personnes considérant d'ores et déjà l'extinction culturelle de leur groupe comme quelque chose d'avéré). Ce sentiment s'accompagne le plus souvent d'une résignation, et pousse les autres, beaucoup moins nombreux, à la mobilisation. Là aussi, le degré et les modes d'implication d'une communauté dans une dynamique de contre-acculturation ou de "renaissance" sont intimement liés à sa propre situation sur le plan de la déculturation, et donc, à son expérience - toujours particulière - de l'acculturation. Les différences et écarts, parfois surprenants, constatés à ce niveau entre les communautés, d'une région, et même, d'un village à l'autre, nous semblent déterminés par deux facteurs principaux : a) la diversité des expériences coloniales (dans l'intensité, l'ancienneté, les objectifs, le caractère, etc.), et b) le développement inégal, selon les peuples et les régions, d’élites locales.
La mobilisation renaissantiste des leaders des minorités autochtones en Yakoutie se présente comme un vaste effort de reconstruction identitaire et sociale des groupes évenks, évènes, youkaguires, dolganes et tchouktches, sur la base de réformes et de mesures d’ethnicisation, de retour aux traditions et de modernisation. L’application de ces mesures reste cependant, pour de multiples raisons, très disparate et limitée. D'une manière générale, comme nous l'avons mis en évidence, la mobilisation des leaders autochtones relève, sous de nombreux aspects, d'une idéologie institutionnelle qui détermine le caractère artificiel de certains développements, déconnectés de toute réalité. L’ethnicisation est l’un des aspects les plus marquants de ce mouvement de renaissance, et probablement aussi le plus contestable. Tout d'abord, cette ethnicisation voulue par la plupart des leaders renaissantistes impose aux autochtones de s'identifier à des cadres qui n'étaient pas forcément pertinents lors de leur création, et qui, s’ils l’étaient ou le sont devenus, ont progressivement cessé de l'être au gré de la politique d’assimilation. L’ethnicisation représente, en outre, une source potentielle de dissension pour des populations très mélangées, et un facteur supplémentaire d'aliénation pour les autochtones assimilés à qui elle impose un modèle parfois trop éloigné de leur identité contemporaine. Enfin, l'ethnicisation ne paraît pas pouvoir résoudre les problèmes les plus urgents et les plus cruciaux des minorités autochtones.
Sur le terrain, nos recherches nous ont permis de percevoir non pas une volonté, mais plutôt, une aspiration, plus ou moins formulée, des autochtones à la renaissance. Les Boréens souhaitent avant tout rester sur leurs terres ancestrales, et perpétuer les activités qui sont au coeur de leurs cultures et de leurs identités : la renniculture, la chasse, la pêche. Dans chaque région visitée, nous avons pu également constater l'élaboration de stratégies de retour, non pas "aux sources", mais à une certaine autonomie de développement. L'aspiration à l'autonomie est fixée et développée dans des plans de sauvegarde de la vie nomade et des activités traditionnelles, ou dans des projets plus élaborés d'autogestion locale, par les membres les plus instruits des communautés autochtones. L'autonomie recherchée ne relève nullement d'une tendance rétrograde ou d'un quelconque isolationnisme : elle répond d'abord au besoin vital de se protéger des aléas de l'histoire et des caprices de la modernité, puis à une nécessité objective - mais encore peu consciente - de reconstruire des liens primordiaux, liens familiaux et liens sociaux, laminés par la politique d'assimilation du pouvoir soviétique. La reconstruction de ces liens apparaît, en effet, comme la seule solution sérieuse aux problèmes qui paralysent jusqu'à présent l'existence de ces communautés et déterminent leur extinction progressive : la déculturation, source d'une dépression et d'un alcoolisme ravageurs. Quel qu'en soit l'enjeu, ces stratégies de retour à l'autonomie ne peuvent aboutir sans la reconnaissance aux minorités autochtones de leurs droits à des territoires d'usufruit exclusif, sans un soutien matériel et sans une protection réelle contre toute forme d'ingérence et d'oppression. Or, si elles existent, ces conditions restent encore, pour l'essentiel, sur le papier. La pratique montre également qu'une modernisation est indispensable pour redresser et pérenniser les modes de vie traditionnels des Boréens, ce qui est lié non seulement au besoin d'adapter un secteur peu rentable aux réalités économiques, mais aussi et surtout à l'évidente et compréhensible aspiration des autochtones, avant tout des jeunes et des femmes, aux valeurs de sécurité, de confort et de plaisir. Enfin, dans la mesure où elle dépend beaucoup de soutiens extérieurs, la renaissance des peuples minoritaires du Nord reste étroitement liée au travail d'argumentation, de conceptualisation et de formulation des besoins et problèmes de ces groupes en matière de développement. A long terme, l'éducation joue donc un rôle clef et doit, pour cette raison, être développée dans des formes appropriées et adaptées à chaque communauté en particulier.


CONCLUSION

Finalement, dans quelle mesure peut-on parler d'une renaissance des peuples autochtones de la Yakoutie dans la période contemporaine ? La recherche d'un lien entre les renaissantismes et le vécu des populations nous a imposé de faire la part des choses entre les développements parfois phantasmatiques des élites, la perception spontanée des populations, et enfin l'évolution des processus sociaux et économiques dans la période étudiée. Sous l'influence des renaissantistes, une renaissance a bien lieu, mais elle consiste pour l'essentiel en une réappropriation progressive d'une identité, affaiblie ou détruite par la colonisation, et dont la restauration doit permettre de conforter le présent et d'envisager l'avenir. Cette renaissance reste cependant, par définition, partielle et subjective, puisqu'elle ne peut être perçue que par des individus conscients de leur assimilation et souhaitant y remédier. Or, au cours de la période étudiée, la perception d'une telle renaissance est fortement compromise et/ou résorbée par la dégradation continue de la réalité sociale et économique des populations rurales et autochtones. Cette dégradation joue en la défaveur des renaissantismes contemporains, mouvements éminemment culturalistes nés en réaction à l'assimilation forcée, et dont l'importance se trouve, dès lors, niée ou sous-estimée par des populations que leur précarité amène à regretter, comme un âge d'or perdu, le passé soviétique. En même temps, la dégradation socio-économique est d'autant plus mal vécue par les autochtones qu'elle révèle et accentue les "vrais" problèmes dont souffrent ces peuples : l'aliénation des individus vis-à-vis de leur environnement direct, la perte ou l'affaiblissement des repères traditionnels et la dépendance qui en découle vis-à-vis de la modernité, de la municipalité, de l'Etat, etc. Cette situation de déculturation, provoquée par la colonisation et par les politiques d'assimilation forcée, est aujourd'hui accentuée très visiblement par le changement d'idéologie et de valeurs reflété par les médias, transformés en vitrines de la société de consommation occidentale. L'imagerie nouvelle est en grande partie responsable des changements de comportement et d'orientation constatés chez les jeunes autochtones, frustrés de ne pouvoir intégrer des modes de vie qui restent aussi virtuels qu'inaccessibles...
Face à ces différents éléments, il semble que la recherche de solutions pour pallier la crise morale des populations autochtones soit plus appropriée qu'un improbable retour à la stabilité antérieure, ou qu'une non moins probable (ni d'ailleurs souhaitable) transposition de la réalité occidentale à cette région boréale. La renaissance des peuples autochtones de la Yakoutie doit venir d'une consolidation morale et d'une reconstruction sociale et culturelle en prise avec les besoins réels des communautés. Malgré leurs imperfections, lacunes ou défaillances mises à jour dans notre thèse, les renaissantismes autochtones vont bien dans ce sens, mais l'efficacité, et surtout, la pérennité de ces mouvements n'est aujourd'hui pas garantie. Outre l'entrave évidente que constituent les difficultés économiques contemporaines, il faut citer le rôle joué par les évolutions politiques en Russie depuis l'élection de V. Poutine à la tête de l'Etat russe. En effet, cette élection marque le retour à une idéologie et à une politique impériales, concrétisées par le retrait progressif aux Républiques de la souveraineté obtenue légalement une dizaine d'années plus tôt, mais aussi par des pressions morales destinées à briser l'esprit renaissantiste des différentes ethnies titulaires. De plus, au mois de janvier 2002, l'élection au poste de Président de la République Sakha du candidat soutenu par Moscou, V. Shtyrov, jusque-là directeur de la compagnie diamantifère ALROSA, marquait officiellement la fin de l’ère Nikolaev. Ces changements récents posent de nombreuses questions, et en premier lieu, celle de l'avenir des renaissantismes autochtones : dans quelle mesure ces mouvements seront-ils maintenant tolérés, et surtout, soutenus ?


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