Les premières années du pouvoir soviétique ont permis une relative amélioration de la condition générale des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de lExtreme Orient, après plus de 3 siècles dexploitation coloniale par le pouvoir tsariste. Pour la première fois dans lhistoire de l'humanité, un Etat menait une politique de protectionnisme à légard des minorités ethniques. Cette politique permit, en l'espace de quelques années, la création de régions administratives et de structures dautogouvernement local pour les peuples autochtones, lalphabétisation avec la création de langues écrites pour plusieurs de ces peuples de tradition orale, et la construction de bases culturelles (composées toutes dune école, dun jardin d'enfant, dune infirmerie, dun service vétérinaire, dune station météorologique, et parfois dun petit musée Lénine...), la mise en place dun système de formation des cadres autochtones, etc....
Dès les années 30, cest une politique néo-coloniale qui se met en place, dissimulée derrière une facade internationaliste et égalitariste. C'est le début dune gigantesque entreprise dindustrialisation du pays, en premier lieu de la Sibérie et du Grand Nord. La collectivisation, la "lutte des classes" (chasse aux chamanes et aux gros propriétaires de rennes...), léducation des enfants de nomades dans des internats, puis la transformation des kolkhozes en sovkhozes, accompagnée dune campagne de liquidation des "villages sans perspectives" et de regroupement des habitants de la toundra et de la taïga dans des bourgades dominées par des russophones a eu des conséquences néfastes, parfois désastreuses pour les minorités autochtones. Concrètement, il s'agit d'une part de la précarisation et de la paupérisation de groupes de chasseurs-pêcheurs et renniculteurs ; d'autre part de l'accélération des phénomène dassimilation et de métissage, dans les conditions d'un déracinement et dune minorisation imposés.
Les Youkaguirs ont été, on peut dire, victimes d'un véritable ethnocide, car à lheure où le pouvoir soviétique favorisait la renaissance de bon nombre de peuples, rien ne fut entrepris pour développer la culture youkaguire, restée sans langue écrite jusquen 1982. Le premier savant et écrivain intellectuel youkaguire, Tekki Odulok, fut fusillé en 1937 pour avoir osé dénoncer la responsabilité du pouvoir tsariste dans lextermination des Youkaguires.
Depuis une nouvelle génération d'intellectuels youkaguires a grandi, écrivains, artistes, poètes, qui ont pris en main le destin de leur peuple. Ce sont par exemple les frères Kurilov : Gavril Kurilov est entre autres lauteur du premier alphabet youkaguire et dune loi sur les Suktuul, forme dautogouvernement local du peuple youkaguire, adoptée en 1998. Dans les villages où vivent les derniers Youkaguires, des tentatives sont faites pour faire renaître leur langue plurimillénaire que seules les personnes agées parlent encore couramment. Dans ces villages, les écoles assurent aux enfants un enseignement de la langue, de lhistoire, de la culture et des traditions youkaguires.